samedi 17 mars 2012

S’accrocher

Natasha Rostovtseva :
Homme-arbre
L’homme est fermement agrippé à la barre de métal
des deux mains
le tramway est pourtant arrêté depuis quelques minutes.

Une femme veut descendre
l’homme est sur son passage
hésite
ses yeux scrutent l’entour
il lance une main vers la barre d’à côté
l’autre reste en arrière
homme écartelé.

La nouvelle branche éprouvée, il se rassemble.

Le tramway est toujours à l’arrêt.

Quelle que soit la situation
quels qu’en soient les paramètres objectifs
l’homme s’attend au pire
se tient prêt
s’accroche
certitude silencieuse et solitaire
proclamée par une bouche étroitement close.

Son cœur s’accroche
aussi
à un vieux souvenir de trotteuse.

Soutenir le rythme.
Ne pas dérailler.

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mercredi 1 février 2012

Stase

Marie-Pierre Dieterlé :
Velichka
À quoi jouent tous ces gens ?
À quoi jouons-nous ?
Tous plus sérieux les uns que les autres.

Marcher. Vite.
Serrer son sac. Fort.
Parler. Haut.
Écouter. Si peu.

Alors s’imposent la stase
le vide
le silence
l’accueil.

Alors se dévoile ce que l’on s’appliquait à ignorer :
la porosité
absolue et totale.

C’est parce que les courants d’air nous traversent
que nous nous rêvons hermétiques ;
parce que nous arpentons tous les mêmes couloirs
que nous nous focalisons sur nos pieds ;
parce que nous sommes si étroitement entremêlés
que nous érigeons tous ces murs imaginaires entre nous.

L’estomac du pauvre se tord dans nos talons
alors nous le méprisons ;
le cri du fou sort de nos bouches
alors nous le condamnons ;
la main du criminel pend au bout de nos bras
alors il nous faut le haïr,
oublier que nous partageons les mêmes nerfs.

Ça fait peur ?
Oui. Bien sur.
Mais la peur n’est pas une raison.


♪ Arvo Pärt : Für Alina.

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mercredi 2 novembre 2011

Vanitas vanitatum

Bernard Buffet :
Vanité
« Nombreux sont ceux qui croient penser
alors qu’ils se contentent de réorganiser leurs préjugés. »
William James


À force d’observer le destin outragé de ces dames savantes
suivies ou précédées de bien fades gourous
en un triste balai d’intérêts bien pesés
le vertige m’étreint, la peur et la tristesse aussi.

Ils lissent et policent leur esprit trop huilé
qui glisse, sentencieux, sûr de ses accointances
et jamais ne hoquette ni ne grince.

Bien ordonnée, leur charité commence par eux-mêmes
et s’y arrête net.

D’un pas docte et binaire
leur pensée tourne en rond en un terne carré
tic-tac tic-tac bien-mal bien-mal eux-nous eux-nous
puis, à heure régulière, dérisoires coucous
ouvrant tout grand la bouche
tambourinent, furieux, un jugement imbu :
« Non mais regardez-les, ces autres, comment ils vivent ! »

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samedi 11 juin 2011

B...


J'avais écrit ces mots pour un autre. Mais je les écrirais tout pareil pour toi :
"Elle regarde l’homme torturé par la vie qui résiste et elle prie en secret pour que la torture soit longue. Pas pour qu’il souffre, non, mais pour qu’il vive. Pour qu’il reste ici, en ce monde. Avec nous."

Happy birthday to you !

Underscore : C'est remarquable de marcher sur une ligne blanche...

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dimanche 1 mai 2011

Le goût de l'eau sauvage


Lorsque j’étais enfant, le week-end précédant le 1er mai, mon père et moi allions dans la Drôme cueillir du muguet. Mais pas quelques brins, non non… C’était une véritable expédition. Il y avait cette gigantesque forêt (regard d’enfant). Je ne saurais dire où exactement et serais probablement incapable d’y retourner. Tant mieux, le souvenir restera intact. Nous partions au petit matin, cet instant particulier où, la lumière piquant un peu les yeux, la nuit baigne encore nos gestes. Où la végétation qui s’éveille se fait chorégraphe de senteurs irréelles.

Mon père portait le pique-nique dans un vieux sac à dos. Nous – un cousin, un oncle… je ne sais plus - portions des sacs de jutes vides bricolés de bretelles improvisées. C’est assez curieux : seuls les hommes nous accompagnaient. Je ne saurais dire pourquoi. Et pourquoi moi j’étais de la partie. Un privilège ? Un piège ? Je ne me suis jamais pensée Petit Poucet. Les bois ne m’ont jamais effrayée, bien au contraire. Jamais autant en sécurité que lorsque j’étais perdue. Semble-t-il.

Nous nous enfoncions parmi les chênes et les pins. Après une heure de marche, je me sentais tout à fait hors de danger, hors de portée de la civilisation, comme si je n’allais jamais y revenir. C’était l’odeur que je percevais tout d’abord. Cette senteur tellement gravée dans ma mémoire que je m’en tiens désormais à l’écart pour ne pas en altérer le souvenir. C’est peut-être pour cela qu’ils m’emmenaient, non ? J’étais celle qui annonçait, pleine de ma fierté de mini-dryade, que le muguet était au rendez-vous. S’ouvraient alors devant nos pas de gigantesques (regard d’enfant, encore) tapis de clochettes opalines.

J’ignore pourquoi, mais nous ne commencions jamais la cueillette tout de suite. Nous marchions encore un peu. Puis mon père s’arrêtait, sortait de son sac de vieilles gourdes de métal cabossé que nous nous partagions en silence. Les hommes discutaient un peu, plaisantaient. Je percevais leur voix comme tamisées. De toute façon, je n’écoutais pas. Mon père récupérait les gourdes, qu’il remettait dans son sac, qu’il remettait sur son dos. Alors commençait le temps de la récolte. Une fois remplis, les sacs de jute étaient laissés sur place et nous moissonnions un autre secteur.

En milieu de journée, nous atteignions le vieux lit en fer rouillé et quelques ustensiles éparpillés, patinés par le temps : bassines, écuelles, coffre… Chaque année, mon père me répétait que c’était là que Napoléon Bonaparte avait dormi lors de sa montée vers Paris. Je l’écoutais avec le plus grand intérêt. Aujourd’hui, je me dis que c’est très improbable, mais cela ne m’empêche pas d’y croire encore dur comme fer – pas de rouille sur celui-ci. Et je n’irai surtout pas vérifier.

 C’était là que nous mangions. Une petite source nous permettait de remplir les gourdes pour le retour. C’est là-bas que m’est venu le goût de l’eau sauvage. C’était un lieu étrange où l’air s’épaississait, comme chargé de respirations imaginaires. Le muguet n’y poussait pas. C’est probablement en ce lieu que j'aurais dû apprendre que je ne serais jamais seule. Mais je n’y parvins pas. Cette connaissance m’est venue bien plus tard, hélas. Enfin, le principal est qu'elle soit là aujourd’hui. Je me demande si mon père éprouvait les mêmes sentiments. Est-ce pour cela qu’il était fidèle à ce rendez-vous ? Est-ce pour cela qu’il m’emmenait ? Afin que je comprenne que mon monde intérieur ne me ferait jamais faux bond si je savais l’entendre ? Ces questions resteront sans réponse. Je n’en veux d’ailleurs pas.

Repus, désaltérés, reposés, nous prenions le chemin du retour. En redescendant, nous récupérions au passage les sacs laissés en attente. Chaque homme en portait deux. J’avais le mien, plus petit, à ma taille. Nous marchions en silence. Et le goût de ce silence… J’aurais voulu ne jamais rejoindre la petite route goudronnée et la vieille DS. Pourtant, mes jambes étaient soulagées d’y arriver. Le corps est toujours plus étroit que l’esprit. Ce corps qui nous relie au monde. Qui nous contraint au monde. Mais sans lequel il n’y aurait pas de monde.

L’automobile se remplissait de sacs de muguet. Restaient la place du chauffeur et la banquette arrière, qui m’était toujours réservée. Ma cabane Citroën. Celle où les cris des parents me parvenaient à peine lorsque nous voyagions ensemble. Là, ma mère était remplacée par deux sacs de fleurs odorantes. Mon père était calme et souriant. Je pouvais laisser les fenêtres de la cabane ouvertes.

Tout le monde regagnait la maison de mes grands-parents. Je ne saurais dire ce qu’ils y faisaient ensuite. J’étais probablement trop fatiguée. Ou encore absente. Encore dans les bois. Je sais simplement que mon père et moi reprenions la route en fin d’après-midi et que je ne tardais jamais à m’endormir.

Notre muguet était destiné à la section communiste de mon village. Le 1er mai, les gamins du village vendaient les tendres clochettes. C’était une grande fête, à l’époque. Et la vente des brins nous donnait droit à un sachet de bonbons multicolores. Mais j’étais la seule à connaître leur vrai secret. À mesurer la solennité de l’échange, lorsqu’une main inconnue en adoptait un pour quelques jours, le temps de la fenaison. Tous ses brins de forêt-souvenir éparpillés. Tissant la communauté des hommes.


« Je partage l’esprit de la terre et des eaux
avec le chasseur et le pêcheur
avec le chasseur
je partage le lièvre, le canard, le caribou
avec le pêcheur
je partage la morue, le phoque, la baleine
mais la nuit et les brumes
le ciel bleu, le silence de l’aube
toute la beauté des éléments
sont à moi seul. »

Kenneth White, Limites et marges.
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jeudi 21 avril 2011

Plastic blues

Des nuées d’atomes surnuméraires saturent l’atmosphère
les océans scintillent de mille écailles de polyéthylène
bientôt un nouveau continent sur Terre
la couche d’ozone attend
les jambes grandes ouvertes
face aux viols répétés elle a fini par faire payer
et l’homme tourne en rond.

Parfois la rage
encage.

J’étends ma dépouille sur le bitume frais
là où les graviers collent encore
qu’aurais-je pu en faire
d’autre ?
la chair à vif
les nerfs flottent à l’air libre
qui n’en a que l’air.

Parfois la rage
dévisage.

Le vertige n’est plus qu’un refrain oublié
dont les paroles flottent en boude-langue
ça picote
à peine
les chansons tristes me ramènent au bord.

Putain de falaise.



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mercredi 20 avril 2011

Sérénité

L., pastels.

mardi 19 avril 2011

Il y aura toujours

Egon Schiele :
Erhobene rote hand
Sous les dards héliotropes
au profond des congères
au lit des eaux croupies
au fil des fleuves fous
dans les brumes figées
à travers l'infini céruléen

il y a la main tendue
la même, toujours
la seule, à jamais
immobile et patiente

celle du départ

la même toujours
la seule à jamais
l’unique liberté
formée au premier cri

celle du dernier souffle.


♪ Kaada/Patton : Seule.

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dimanche 17 avril 2011

Ce qu'il a


Henry Moore : 
Hands
L’homme s’est emmuré définitivement dans les vapeurs d’alcool. Ils prétendent que c’est très mauvais pour ce qu’il a. Pour ce qu’il a… Mais c’est justement ce qu’il a qui est mauvais. Et rien n’est plus douloureux que ce souffle de vie qui s’obstine, qui s’obstine, insupportable de tant s’obstiner. Alors, perdre conscience, quel apaisement. Mourir sans mourir vraiment. Se perdre dans les brumes alcoolisées pour vivre encore un peu. Sans trop savoir pourquoi il faut vivre. Pour rassurer le docteur qui fait de son mieux ? Pour ne pas abandonner la femme à sa propre fureur ? Pour voir encore l’ombre de la fille à travers les paupières émeri ?

Peut-être tout simplement parce que l’homme ne croit plus en la mort. C’est qu’il est parti plusieurs fois déjà. Et toujours revenu sans jamais avoir son mot à dire.

La première fois, c’était pour gagner sa vie. Lui voulait suivre des études de médecine. Mais on ne voulait pas de cette bouche à nourrir. Alors il a tassé ses rêves dans une boîte étanche. Il a fait ce qu’on attendait de lui. Et il l’a bien fait.

Jusqu’à la deuxième mort, la guerre, où il a dû vomir son cœur, l’arracher de ses propres mains et le manger pour ravaler l’horreur. Parmi les hommes, parfois, il est plus sage de ne plus être un homme. Plus sage, ou en tout cas nécessaire à la survie. C’est alors qu’il a découvert l’ivresse. Drôle de mot d’ailleurs, ivresse. Alors que pour lui elle n’a rien d’enivrant. Mais tout d’anesthésiant.

Après la guerre est venue la troisième mort. Lente celle-ci, très lente. À petit feu. Prisonnier volontaire de la femme-araignée. Comme elle l’a bien tissée, sa toile. Comme elle les a bien piégés, l’homme et la fille. Il s’est vu - ou plutôt ne s’est plus vu - se dissoudre. S’amenuiser jour après jour. Oui, il s’est perdu de vue. Tout entier englouti dans les gorgées brûlantes. La fille, elle, a tout regardé. Sans comprendre. Régulièrement, il ouvrait sa boîte à rêves. Pour faire du tri et en jeter quelques uns. Les uns après les autres, ils y sont tous passés. Chaque amputation cautérisée par autant de tord-boyaux. Et à force de se tordre, les boyaux ont fini par céder, bien sûr.

Aujourd’hui, la femme ne le regarde plus. Mais elle rugit dès qu’il approche. Elle s’accroche aux derniers lambeaux de sa toute-puissance. Bouée de misère et de peur. Elle dit le blanc, elle dit le noir, mais tout, depuis le presque début, a désespérément la même couleur : marâtre.

Et la fille ? Elle connaît parfois de tristes étonnements. Elle regarde l’homme torturé par la vie qui résiste et elle prie en secret pour que la torture soit longue. Pas pour qu’il souffre, non, mais pour qu’il vive. Pour qu’il reste ici, en ce monde. Avec nous. Avec ce qu’il a.

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samedi 16 avril 2011

Glissements


Le tramway qui me ramène bruisse des accents d’une multitude de langues. Envolées chantantes, sons rauques, profondeurs gutturales, piaillements rieurs, roulements d’air… Ce brouhaha me rassure. Peut-être parce qu’il est au-dessus de moi. Largement au-dessus. Moi, au-dessous, j’existe peu. Et il est très réconfortant d’exister si peu. Je veux dire d’avoir la preuve évidente de cela. Parce que bien sûr, pour moi-même, j’existe énormément. Comme tout le monde. Alors j’oublie. J’oublie que tout cela n’est pas si important. Qu’il n’y a pas à avoir aussi peur. À l’échelle du monde - du tout qui n’est jamais tout puisqu’il est infini -, je pèse peu, bien sûr, heureusement.

Prochain arrêt… c’est le mien. Je prends place dans le vortex qui m’expulse du ventre du wagon. L’air frais s’engouffre dans mes poumons. Mais je reste silencieuse. J’ai poussé mon premier cri il y a déjà bien longtemps. Depuis le quai, les échappés s’égaient en tous sens telles les aigrettes d’un pissenlit.

L’avenue soliloque : le bourdonnement monotone des automobiles remplace les voix humaines. Je ne reconnais jamais ce lieu. Toujours la même impression. Celle de découvrir, de visiter une ville nouvelle, de marcher en touriste. Celle de reprendre conscience sur une planète inconnue. Pesanteur à peine plus faible. Air juste un peu plus épais, presque perceptible. Brasse coulée jusqu’à l’endroit exact où il me faut changer de direction. Nord-est nord-ouest.

La petite rue s’ouvre enfin sur ma gauche. Là c’est chaque fois le même glissement. Le silence me happe dans une bulle hors du temps. C’est chaque fois un étonnement, une respiration libérée. Et là, en plus, odeur de glycine et de lilas. Les arbres sont en fleurs, les oiseaux en amour, les chats s’étirent sur les trottoirs ensoleillés, à en oublier les passants. Rares. Quelques chiffres à effleurer du doigt sur une plaque de métal tiède et me voilà dans l’entrée silencieuse. Odeur de vieille cave, madeleine de quelque répit enfantin.

Enfin, après les quatre marches, ma porte. Je m’attarde en souriant devant mon nom sur la plaque. Voilà bien longtemps que je n’avais plus affiché mon identité civile ainsi. À peine un semblant d’étiquette sur la boîte aux lettres pour ne pas entraver le travail du facteur.

Voilà des mois que je n’ai pas changé les draps du monde. Il faudra bien un jour s’y coller. Mais il faudra est au futur. Alors… il faudra.

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